1 décembre 2015

Les Brumes de l'apparence, Frédérique Deghelt

          Gabrielle, baignée dans un univers urbain, de l’apparence, où seul prime le visible et le tangible, découvre ses origines, quelque peu déroutantes : issue d’une famille de sorcières, elle hérite d’un terrain, à la campagne, transmise par une vieille tante. Elle souhaite vendre ce terrain qui ne représente qu’un passé inconnu, mais ce ne sera pas si simple. Le terrain, où deux maisons pleines d’esprits teintent les lieux d’étrangeté, est victime de la superstition des habitants. Il ne sera donc pas simple de trouver un acheteur. La dichotomie des deux demeures met en scène le combat entre le bien et le mal : l’une, petite maison de campagne simple et riante, l’autre grand manoir sombre et maléfique. L’agent immobilier qui vient au secours de cette femme perdue dans un monde qu’elle ne connait pas est aussi une figure du changement réussi, d’un retour aux valeurs de proximité, d’humanité et un retour à la nature à la fois écologique et humaine. Sur le chemin qui la renvoie vers Paris, chemin qu’elle refera de très nombreuse fois, elle fait une expérience qui bouleverse sa vie et ses convictions. Lors d’un accident de voiture, qui se déroule devant elle, elle apporte son aide aux victimes : en posant ses mains au-dessus des corps des victimes, elle les soulage de leur douleur. Puis se déplaçant vers les mourants, elle les accompagne dans le chemin de leur mort, leur apportant réconfort. Cette expérience déterminera son parcours futur.



Au chant de la rivière de la forêt des Brumes, Gabrielle se laisse aller à sa magie intérieure, et le lecteur se plaît à se tourner vers sa propre part de magie, de sorcellerie intime. Notre monde manque cruellement de cette magie, de la beauté de l’inattendue et de l’incompréhensible. L’incompréhensible crée angoisse, comme s’il nous plongeait dans l’obscurantisme. Mais quelle bonheur de retrouver la musique lancinante de nos capacités d’imagination. Il n’est plus question d’y croire mais de se donner accès au merveilleux du monde. Les Brumes de l’apparence nous prend par la main pour découvrir, en même temps que l’héroïne, notre forêt extérieure et intérieure.

                                Les Brumes de l’apparence montre le chemin vers l’acceptation de soi, du soi intérieur et intime, ainsi que de la part de l’inattendu et de l’indicible du monde. Et le lecteur suit cette libération et se libère lui-même de ses préjugés. Le topoï de la femme sorcière qui retourne à un état primaire, qui ouvre la brèche qui permet à la magie de se libérer. La féminité revendiquée par cet aspect inexplicable aurait pu tomber dans le cliché, mais Frédérique Deghelt évite de justesse cet écueil. Malgré quelques facilités, dans les événements qui nous paraissent parfois un peu invraisemblable, l’autrice nous permet d’accéder à un monde nouveau et de réfléchir sur notre perception du monde. La beauté du monde s’insinue dans le corps et l’esprit, et teinte tout l’univers visible et invisible. Seule la partie autour de l’ancêtre maléfique laisse quelque peu dubitatif. Non-nécessaire, cette partie tire le reste du texte dans le cliché, que l’autrice avait su éviter.

                Nous retiendrons la libération féminine dont l’éveil au monde lui permet de sortir du carcan du monde phallocentré et frustrateur. Le mari de l’héroïne, être proprement abject, image le monde de l’apparence. Chirurgien esthétique, il ne peut concevoir un autre monde que le sien : la féminité fait partie des mondes qu’il n’appréhende pas, qu’il oublie volontairement, qu’il nie pour mieux se hisser au premier rang. La libération des sens est une libération intime de la féminité.

                Un roman où la merveille nous émerveille et allumeras des lucioles dans votre monde !

Les Brumes de l’apparence, Frédérique Deghelt
Actes Sud, Babel
Juin 2015

8,80 €

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Roman inoubliable, formidable....

Erika (Plume Bleue) a dit…

J'ai vu ce livre dans ma libraire et j'ai hésité à me l'acheter. Ta chronique m'a convaincue, je l'ajoute à ma wish-list !

Julie Raulet a dit…

Ravie de t'avoir convaincue ! C'est vraiment un excellent roman, un des meilleurs de l'année 2015 pour moi.